Lettre ouverte aux dirigeants politiques des pays des régions d’Afrique centrale, australe et de Grands Lacs

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Excellences messieurs les Présidents,

Chaque fois que les grandes puissances du Nord s’affrontent sur le sol africain pour se disputer le partage des richesses de notre sol et sous-sol, ce sont des enfants d’Afrique, nos enfants, qui leur servent de chair à canon sur la terre millénaire de leurs ancêtres. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ce ne sont plus des armées du Nord qui se battent en terre africaine comme avant, mais ce sont des armées africaines, appelées pudiquement ou hypocritement des « alliées » des puissances antagonistes du Nord, qui s’entretuent sauvagement pour des conflits qui ne sont pas les leurs et dont elles ne connaissent même pas souvent les origines !

Chaque fois que les Etats-Unis d’Amérique, avec ou sans la complicité, tacite ou avérée, de leurs alliés de l’OTAN, décident « souverainement » de changer leur « shérif », ou « nègre de service » ou encore « gendarme » (chacun choisit le terme qui lui conviendrait le mieux) dans nos régions d’Afrique, c’est le sang africain qui coule chaque fois à flot ! Depuis 21 ans, le peuple de la République Démocratique du Congo est engrangé dans cette spirale et paie les frais de cette cynique et cruelle stratégie politique.

Excellences messieurs les Présidents,

Chacun de vous se rappelle certainement que lorsque le mur de Berlin fut tombé en novembre 1989, entrainant avec lui la disparition de l’empire soviétique et la fin de la guerre froide, l’Administration américaine de Bill Clinton décida « souverainement » de mettre un terme au contrat d’emploi CDD du « gendarme » des Etats-Unis en Afrique centrale et australe à cette époque : Mobutu Sese Seko.

Alors le président Bill Clinton annonça, sans vergogne, le choix d’un « nouvel homme fort », un nouveau « shérif » des Etats-Unis en la personne de Yoweri Museveni de l’Ouganda. Celui-ci reçut mandat de former et d’encadrer son « adjoint », le rwandais Paul Kagame. Ce dernier reçut à son tour comme mission première de chasser Juvénal Habyarimana du pouvoir au Rwanda au prix du génocide de près d’un million de hutu et de tutsi en 1994. En guise de récompense, il bénéficia d’un blanc-seing de procéder à l’épuration ethnique et à l’établissement dans son pays d’un des régimes les plus cruels et les plus sanguinaires d’Afrique. Le sang africain, on le sait, coula à flot dans ce pays des milles collines!

Deux ans après le drame rwandais, le nouveau « shérif » des Américains, l’Ougandais Yoweri Museveni et son « adjoint » Paul Kagame, déclenchèrent et conduisirent, sous l’égide des Etats-Unis d’Amérique et de certains de leurs alliés occidentaux, une guerre internationale contre le Zaïre de Mobutu en 1996. Six armées régulières des pays africains membres de l’ONU et de l’Union Africaine dont le Rwanda, l’Ouganda, le Burundi, l’Angola, le Tchad et l’Erythrée furent mobilisées et elles s’engagèrent sur le terrain du combat, avec l’appui logistique et technique des Etats-Unis. Cette première guerre internationale d’invasion du Zaïre aboutit, on s’en souviendra, à renverser et à chasser Mobutu du pouvoir pour le remplacer par une marionnette, Laurent-Désiré Kabila, choisie « souverainement » par les agresseurs du Zaïre. Cette guerre coûta, selon les estimations de différents rapports d’experts, plus de 2 millions de victimes congolaises et hutu rwandaises confondues !

Un an seulement après, en 1998, lorsque Laurent-Désiré Kabila, ce « nègre de service » qu’ils avaient choisi sous conditions, a voulu s’émanciper et s’affranchir de leur tutelle en rompant, entre autres conditions, le contrat d’un milliard de dollars signé avec l’American Mineral Field (AMFI) de JeanRaymond Boulle pour l’exploitation des riches gisements miniers de la Gécamines, et cela en faveur d’une firme sud-africaine, une 2ème guerre internationale fut décrétée pour chasser, cette fois-ci, Laurent-Désiré Kabila. Et une fois de plus, ce sont des africains qui ont été jetés comme des fauves dans l’arène du combat les uns contre les autres.

Cette guerre opposa en effet d’un côté, les armées d’agression du Rwanda, de l’Ouganda, du Burundi et de l’Erythrée soutenues par les Etats-Unis et de l’autre, les armées de l’Angola, du Zimbabwe, de la Namibie et de l’Afrique du Sud venues à la rescousse du président Laurent- Désiré Kabila. Cette longue guerre de fond dura jusqu’à l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila en 2001. Et une fois de plus, le sang des africains a coulé à flot durant toutes ces années de guerre. Après avoir écrasé les velléités d’émancipation de Laurent-Désiré Kabila, les vainqueurs ont voulu assurer le plein contrôle des minerais et stabiliser leur mainmise sur les richesses « scandaleuses » de la RDC.

Alors ils ont décidé « souverainement » d’imposer à la tête des institutions en RDC un officier de l’armée rwandaise, Hyppolite Kanambe, qui emprunta pour les circonstances l’identité congolaise de « Joseph Kabila ». Et la communauté internationale approuva. L’Afrique, elle, se mura dans un silence de soumission. Malheureusement pour eux, quelques années après, l’imposteur qu’ils ont placé au sommet des institutions en RDC, a pris à son tour goût au pouvoir et à l’argent. Il s’est mis en tête, lui aussi, de s’émanciper et de s’affranchir du diktat de ses « créateurs ». Il brisa alors, comme Laurent-Désiré Kabila avant lui, le contrat d’allégeance et commit l’irréparable de vendre les concessions des riches minerais du Katanga, « propriété exclusive » de puissantes multinationales occidentales, à leurs rivaux chinois, nord-coréens, iraniens et russes. Du coup, la communauté internationale avec les Etats-Unis en tête, se sont souvenu qu’il existe une constitution en RDC qui limite le mandat du pouvoir d’un chef d’Etat. Mais ils ont « oublié » qu’en 2001, lorsqu’ils ont imposé « souverainement » au peuple congolais un officier de l’armée rwandaise à la tête de la RD Congo, il existait bel et bien une constitution qui fixait les conditions d’éligibilité à la magistrature suprême de ce pays !

Mais quand il s’agit de l’Afrique, la loi de la jungle est encore la seule qui reste valable dans l’esprit de la communauté internationale. La constitution de la R.D. Congo n’est valable et bonne que quand elle arrange les intérêts économiques des puissances qui la dominent et l’exploitent. Elles décident alors que « Kabila » doit respecter la constitution et quitter le pouvoir. Les Congolais applaudissent et remercient les « décideurs » occidentaux ! Mais tout le monde semble avoir oublié que « Kabila » représente aussi à la fois les intérêts de ses frères tutsis du Rwanda et de l’Ouganda qui l’ont missionné comme leur «Proconsul» en R.D. Congo. Du coup, Paul Kagamé et Yoweri Museveni apportent leur soutien inconditionnel à leur cheval de Troie en R.D.Congo pour le maintenir au pouvoir. Un conflit d’intérêt s’installe et les deux « shérifs » africains deviennent gênants pour la stratégie des Etats-Unis dans la région qui leur a été confiée pour gérer.

Alors, une fois de plus, Washington décide « souverainement » de changer de « shérif » pour les régions d’Afrique centrale et des Grands Lacs. Et cette fois-ci, leur choix se porte sur l’Angola. Oui, cet Angola où durant plus de 20 ans, soit des années 1970 aux années 1990, les administrations américaines ont armé, avec l’aide et la complicité de leur « Shérif » de cette époque-là, le Maréchal Mobutu Sese Seko, une fraction du peuple angolais pour combattre une autre fraction du peuple angolais armée, elle, par l’exU.R.S.S. et appuyée sur le terrain des opérations par les troupes cubaines, « alliées inconditionnelles » de Kremlin. Là aussi, le sang des africains a coulé à flot !

Aujourd’hui, pour désigner un nouveau « shérif », Washington a choisi donc de se tourner vers un général africain en retraite, l’actuel ministre de la défense de l’Angola et successeur désigné du président Eduardo Dos Santos. Il s’agit donc, tout le monde le sait, du général Joao Manuel Gonçalves Lourenço, 63 ans et né à Lobito en Angola. Son dernier voyage aux Etats-Unis d’Amérique a sonné comme la cérémonie officielle de son adoubement par Washington comme le nouveau « gendarme » des Américains pour les régions d’Afrique centrale et australe ainsi que des Grands Lacs.

Comme à leurs habitudes, les Etats-Unis n’ont voulu entretenir aucun mystère concernant le protocole d’accord qu’ils venaient de signer avec l’Angola, dont le but est d’ « aider l’Angola à remettre de l’ordre » (sic!) dans la région troublée de l’Afrique centrale, plus précisément dans la Région de Grands Lacs Africains. Un communiqué du ministère angolais des Affaires étrangères, relayé par l’agence de presse officielle de l’Angola (Angop), a annoncé que la réunion de Washington avait été consacrée à l’analyse de la situation politique en R.D.C. et au Burundi. Et comme s’il voulait effacer toute équivoque possible sur la nouvelle mission de « gendarme » que l’Angola doit dorénavant accomplir sous l’égide des Etats-Unis dans la région des Grands Lacs pour cette année 2017, le ministre angolais de la défense a déclaré : « En décembre de cette année, nous jouerons notre rôle final à essayer de trouver une paix durable dans tous ces pays » ! Mais le ministre angolais ne nous dit pas comment l’Angola compte imposer cette « pax americana » dans ces trois pays visés par le protocole d’accord américano-angolais : la République Démocratique du Congo, le Burundi et la République Centrafricaine. Etant donné que ces trois pays souffrent chacun des crises d’origine et de nature totalement différentes. Comme on peut le constater, ceux qui ont allumé le feu en RDC en 1996 se présentent aujourd’hui comme des pompiers qui veulent éteindre l’incendie !

Suite aux accords conclus à Washington, « Joseph Kabila » envoie deux missions à Luanda, l’une officielle effectuée par son ministre des Affaires étrangères, Shé Okitundu, qui y a séjourné les vendredi 19 et samedi 20 mai, et l’autre secrète, composée uniquement de son directeur de Cabinet Néhémie Mwilanya « encadré » par Bizima Karaha. Ces deux missions se soldent par un échec. Qui pis est, la presse internationale signale le 21 mai le mouvement de l’infanterie de l’armée angolaise accompagnée des tanks et une artillerie lourde le long de la frontière ouest de la RDC avec l’Angola. Des mouvements de troupes de l’armée angolaise sont aussi signalés au nordest de l’Angola. Dès le lendemain, le Rwanda de Paul Kagame alerté par « Joseph Kabila » entre dans la danse pour tenter de stopper l’évolution de la nouvelle synergie anglo-américaine qui menace dangereusement l’équilibre des forces et les intérêts rwandais en République Démocratique Congo occupée et contrôlée par Kigali pour le compte des Etats-Unis et des multinationales dans le monde.

Des avions de transport de troupes débarquent alors nuitamment plusieurs bataillons de l’armée rwandaise à l’aéroport international de Ndjili avec des armes lourdes. Ils sont immédiatement acheminés à la base congolaise de Kitona dans le Bas-Congo, vers la frontière avec l’Angola.

Excellences messieurs les Présidents,

Permettez-moi de tirer quelques conclusions sur base du sombre tableau qui se dresse devant l’Afrique, et particulièrement devant le peuple congolais :

1. L’Afrique et le monde assistent impuissants à l’implantation du décor d’une 3e guerre internationale sur le territoire de la République Démocratique du Congo qui connaîtra ainsi 3 guerres internationales en l’espace de 20 ans seulement. Un record dans l’histoire ! Et ces guerres successives, selon les estimations des différents rapports des experts de l’ONU et des ONG internationales, ont déjà fait plus de 12 millions de victimes ! Les propos tenus à la presse par le leader du parti travailliste britannique à ce sujet stigmatisent toute la dimension de l’horreur. Monsieur Jeremy Corbyn a déclaré publiquement que les guerres successives qui ont eu lieu en RDC ont fait plus de victimes que la seconde guerre mondiale ! Tandis que le Nonce apostolique du Vatican à Kinshasa, Mgr Luis Mariano Montemayor, lors de sa visite à Beni à l’Est de la R.D.C. fin août 2016, devant l’ampleur des horreurs des scènes macabres, n’a pas hésité de parler du « génocide des Congolais » ! Mais devant l’ampleur de ces drames, les dirigeants africains se voilent pudiquement, lâchement et hypocritement les yeux ! Ça n’arrive qu’aux autres, pensent-ils certainement !

2. Et vous aurez aussi certainement relevé, comme moi, une caractéristique commune et singulière à toutes ces guerres : c’est que ni le peuple congolais, ni sa classe politique, ni son armée (si armée il y a) ne sont jamais sollicités à une quelconque étape du processus de ces guerres, que ce soit au niveau de la conception, des débats, de l’organisation ou de la décision finale devant engager le pays dans la guerre. La République Démocratique du Congo est considérée et traitée par la communauté internationale, et malheureusement par des pays africains aussi, comme un non-Etat, une propriété commune de tout le monde, une « terra nullius» comme elle fut décrétée en 1885 par les mêmes puissances qui dominent le monde aujourd’hui !

3. Mais vous aurez aussi constaté que les deux premières guerres internationales ainsi que la troisième qui est actuellement en gestation en République Démocratique du Congo ne sont pas des guerres africaines décidées par les Africains pour les intérêts des Africains. Loin s’en faut ! Toutes ces guerres qui sont pourtant menées par des armées régulières des pays africains qui se battent par procuration les unes contre les autres, sont toutes, sans exception, conçues, planifiées et financées par des puissants lobbies occultes des pays du Nord pour la défense de leurs intérêts sur notre sol africain. Les dirigeants des pays africains sont devenus des « proxys » savamment manipulés par des pays du Nord pour mener sur les terres africaines les guerres du pétrole, des minerais, des forêts et même des eaux. Mais ces guerres sont soigneusement couvertes de sales manteaux de « guerres ethniques » ou de « guerres tribales » qui font ainsi jeter toute la responsabilité sur les peuples « primitifs » d’Afrique, réfractaires à la « démocratie ». Devant ce tableau factice, les victimes deviennent des bourreaux, et les bourreaux deviennent des «sauveurs», des «juges » et des «bienfaiteurs»!

4. Les dirigeants africains qui sont « élus » par les capitales occidentales pour jouer au « gendarme » contre leurs voisins se réjouissent naïvement de l’«honneur» du choix porté sur eux. Mais ils oublient que demain, quand ils ne représenteront plus d’intérêt, leurs mentors occidentaux choisiront leurs victimes d’aujourd’hui pour jouer, à leur tour, le même rôle de « bourreaux » contre eux. Il est donc impérieux que les dirigeants africains prennent conscience des erreurs du passé et mettent définitivement fin à ce cycle infernal en refusant catégoriquement de servir d’épée entre les mains gantées des puissances masquées, pour verser indéfiniment le sang de leurs frères africains !

5. Il est donc temps que l’histoire de l’Afrique soit enfin écrite par les Africains eux-mêmes. Ce qui implique que les dirigeants africains assument courageusement le destin de l’Afrique entre leurs mains, et qu’ils ne se laissent pas imposer des guerres ou des paix conçues, pensées et décidées unilatéralement par des puissances extérieures à l’Afrique.

Excellences messieurs les Présidents,

Je lance ce cri, à la fois, avec angoisse, amour et gravité à vous qui avez aujourd’hui le destin des peuples africains entre vos mains. Car je mesure le poids de vos responsabilités.

La maturité, à mon humble avis, ne résulte pas seulement des expériences de grandes réussites du passé, mais elle provient aussi et surtout des leçons que l’on tire d’une série d’échecs et d’erreurs commis le long du parcours. Rebondissons donc sur les erreurs de nos pères et de nos aînés ainsi que sur les nôtres propres. Tirons-en des leçons pour corriger la trajectoire de l’Afrique vers son développement durable ! Brisons ce cercle vicieux, conjurons cette fatalité de la médiocrité et de l’infériorité qu’on nous colle à la peau, et bloquons cette spirale de la descente aux enfers de nos peuples. Le temps est révolu où nous pointions du doigt accusateurs nos anciens colonisateurs en versant des larmes infantiles de l’incompétence et de l’impuissance. Si nos bourreaux d’hier continuent encore et toujours à nous manipuler comme des pantins en nous opposant les uns aux autres pour défendre leurs intérêts, nous ne devons que nous en prendre à nous-mêmes. Car, plus de 60 ans après nos indépendances, nous avons largement atteint l’âge de la maturité politique. Nous devons donc assumer pleinement la responsabilité du destin de nos peuples et des générations à venir.

Car, Excellences messieurs les Présidents, s’il est vrai qu’hier, ils nous ont dominé plus à cause de notre ignorance que par leur force comme l’affirmait avec raison Simon Bolivar, il est aussi vrai qu’aujourd’hui, s’ils nous dominent encore et toujours, ce n’est plus par notre ignorance, mais c’est plutôt à cause de l’égoïsme, de l’inconscience, de la lâcheté et du larbinisme qui caractérisent l’élite dirigeante africaine d’aujourd’hui !

Nous devons tous, sans exception, nous remettre en question. Nous devons tous scruter courageusement nos erreurs passées en vue d’en extirper les causes néfastes hors de nos mœurs politiques d’aujourd’hui et de demain.

Si nous ne le faisons pas aujourd’hui, alors l’histoire de l’Afrique ne sera jamais écrite par les Africains comme l’a prophétisé Patrice Emery Lumumba, mais elle le sera par ses vainqueurs. Et ceux-ci lanceront alors demain, à nous et à nos enfants, ce cri devenu légendaire que lança le chef gaulois Brennos aux Romains : «Vae victis» (Lisez: « malheur aux vaincus ») !

Mais aujourd’hui, Excellences messieurs les Présidents, la jeunesse africaine, elle, lance un autre cri vers vous et vers nous tous qui portons, à des degrés divers, le poids de leur destin. Elle nous lance un cri de colère et d’amour. Elle nous adresse son message de détresse et d’espoir. Ne la décevons donc pas !

Paris, le 10 juin 2017

Honoré Ngbanda-Nzambo Ko Atumba

Président de l’APARECO

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