PRINCE DE NICOLAS MACHIAVEL: CHAPITRE 10 ET CHAPITRE 11

LE PRINCE DE NICOLAS MACHIAVEL
  • Views 493
  • Rating 12345

CHAPITRE 10.

COMMENT IL FAUT S’Y PRENDRE POUR JUGER DE LA FORCE D’UN ÉTAT.

Pour bien juger de la qualité des États dont j’ai parlé, il faut faire encore une autre réflexion : savoir, si un Prince a assez de pays pour se soutenir lui-même en cas de nécessité, ou s’il a besoin du secours d’autrui. Pour mieux expliquer la chose, je dis que, selon mon avis, un Prince peut se soutenir lui-même lorsqu’il a assez de sujets et assez d’argent pour mettre sur pied une armée capable de livrer bataille à tout ennemi qui viendra l’attaquer ; au contraire, tout Souverain qui n’ose paraître en campagne, et qui est obligé de mettre ses forces à couvert dans des places, est du nombre de ceux qui ne peuvent se passer du secours des autres. Nous avons parlé des premiers, et dans la suite nous ajouterons ce qui reste à en dire. Pour les seconds, on ne peut faire autre chose que de conseiller à un Prince qui se trouve dans cet état, de bien fortifier la ville où il fait son séjour, et d’abandonner le plat pays. Car quiconque sera fortifié de cette manière, et aura conservé l’affection de ses peuples, ne sera pas fort exposé ; parce que, naturellement, les hommes n’aiment pas les entreprises où il se trouve beaucoup d’embarras : et il n’est pas aisé de conquérir l’État d’un Prince dont la capitale est bien fortifiée, et qui est bien aimé de ses sujets.
Les villes d’Allemagne sont très libres, n’obéissant à l’empereur que lorsqu’elles le jugent à propos ; elles ont peu de territoire, et cependant elles ne craignent aucun prince de leurs voisins, parce que chacun en juge la prise longue et difficile, vu qu’elles sont fortifiées régulièrement, fournies d’artillerie autant qu’il est nécessaire, et qu’elles gardent dans les celliers publics de quoi manger, boire et se chauffer pendant un an. De plus, afin que le menu peuple puisse subsister sans être à charge au public, l’État est toujours disposé de manière qu’il puisse, pendant un an entier, faire travailler tous les pauvres gens à ces sortes d’ouvrages qui deviennent ainsi la richesse et la force de la ville, et qui font gagner la vie à tous les artisans. Outre cela, tout les hommes capables de porter les armes les savent fort bien manier, et les magistrats ont établi de bonnes règles pour en maintenir l’exercice.
Tout Prince, donc, qui aura une place bien fortifiée, et qui sera aimé de ses peuples, est hors du danger d’être provoqué ; et quiconque l’entreprendrait, n’en remporterait que de la honte ; parce que, de la manière dont les choses sont à présent disposées dans le monde, il est presque impossible qu’on puisse Demeurer devant une ville pendant une année entière. Et ne dites point que les habitants ne pourront souffrir qu’on ruine par le feu, par le fer et par le dégât, les possessions qu’ils ont hors de la ville, et que l’amour-propre, lassé par la longueur du siège, effacera bientôt l’amour qu’ils ont pour leur Souverain. Je réponds à cela qu’un Prince puissant et courageux surmontera aisément ces difficultés, tantôt en faisant espérer à ses sujets que le mal sera bientôt passé, tantôt en leur faisant appréhender la barbarie d’un ennemi vainqueur, et enfin en s’assurant habilement de ceux qui paraissent les plus hardis. En outre, tout le dommage qu’une armée ennemie peut causer, est fait dès son entrée dans le pays dans un temps que ses habitants sont animés et portés à se bien défendre ; et quand le courage commence à se ralentir, les pertes sont faites et les maux sont sans remède : ce qui unit encore davantage les sujets au Prince, et confond leurs intérêts avec les tiens, puisque c’est pour l’amour de lui qu’ils ont perdu leur terres, et que leurs maisons sont brûlées. Tant il est vrai que les hommes s’attachent aussi fortement par les services qu’ils rendent que par ceux qu’ils reçoivent. Tout cela fait voir que, pourvu qu’on ne manque ni de vivres, ni de munitions, il est aisé à un Prince prudent de tenir ses peuples dans le devoir, aussi longtemps que le siège peut durer.

Fin chapitre 10

CHAPITRE 11.

DES PRINCIPAUTÉS ECCLÉSIASTIQUES.

Maintenant, il ne nous reste plus qu’à parler des Principautés possédées par des gens d’Eglise. Toutes les difficultés qu’elles offrent en précédent la possession ; car s’il est vrai que la Fortune ou la valeur en procurent la conquête, il n’en est pas moins vrai qu’on s’y maintient ensuite sans l’une ni l’autre, à cause de la religion qui est enracinée de longue main dans l’esprit des peuples, ce qui est un principe assez puissant pour maintenir ces gens-là, de quelque manière qu’ils se conduisent. Les Souverains ecclésiastiques sont donc les seuls qui possèdent des États sans être obligés de les défendre, et qui ont des sujets qu’ils ne gouvernent pas ; et quoique leurs pays soient sans défense, personne néanmoins ne les attaque ; les peuples aussi, quoiqu’on n’en prenne point de soin, ne s’en mettent pas en peine, et ne pensent point à se détacher de leurs Princes. Mais comme cela provient d’une cause qui n’est pas naturelle, je n’entreprendrai point d’en parler, car ce serait une témérité de raisonner sur des matières qui dépendent si fort de la providence de Dieu.
Cependant, si l’on me demandait la raison pour laquelle l’Eglise s’est élevée à une si grande puissance temporelle, alors qu’avant le siège d’Alexandre VI, non seulement les Potentats d’Italie, mais même les moindres Barons et Seigneurs, ne faisaient peu de cas, au moins dans le temporel, tandis que maintenant elle fait trembler un Roi de France, qu’elle a eu le pouvoir de le chasser d’Italie, et qu’elle a été capable de ruiner les Vénitiens, je crois qu’il ne serait pas sans intérêt que j’en fisse ici l’histoire, bien que ces faits soient connus de tout le monde.
Avant que Charles VIII, Roi de France, passât en Italie, elle était possédée par le Pape, les Vénitiens, le Roi de Naples, le Duc de Milan et les Florentins. Tous ces Souverains avaient deux principales choses à observer : l’une, d’empêcher qu’un étranger n’entrât chez eux la main armée ; l’autre, de faire en sorte que chacun se contentât de son bien, sans empiéter le moins du monde sur celui de ses voisins. Ceux dont on devait se méfier le plus étaient le Pape et les Vénitiens. Pour empêcher ces derniers de s’accroître, il fallait que tous les autres fissent ligue ensemble, comme cela parut dans la défense de Ferrare ; et pour tenir les Papes dans le devoir, on se servait des Barons Romains, qui étaient divisés en deux factions, les Orsini et les Colonna, lesquelles, étant toujours en jalousie l’une de l’autre, et ayant perpétuellement les armes à la main, jusque sous les yeux du Pape, affaiblissaient extrêmement son autorité. Or, quoique, de temps en temps, on vît régner quelque Pape courageux, tel que fut Sixte IV, néanmoins il ne fut jamais assez heureux, ou assez habile, pour se délivrer de ces embarras. La brièveté de la vie des Papes en était aussi la cause ; car en dix ans de règne, tout ce qu’ils pouvaient faire était d’abaisser l’une des factions ; et si l’un d’eux avait, pour ainsi dire, presque détruit les Colonna, le successeur, qui se trouvait hostile aux Orsini, relevait leurs rivaux, sans avoir le temps de les abaisser eux-mêmes : c’est ce qui rendait les forces temporelles des Papes de si petite considération en Italie.
Mais Alexandre VI étant enfin monté sur le trône pontifical, fit bien voir ce qu’un Pape est capable de faire avec ses forces et son argent, quand il sait bien s’en prévaloir. Car, par le moyen du Duc de Valentinois et du passage des Français en Italie, il fit tout ce que j’ai rapporté ci-dessus, grâce aux menées du Duc. Et quoique ce Pape n’eût pas l’intention de rendre l’Eglise puissante, mais seulement d’élever son fils, tout ce qu’il fit néanmoins alla au profit de l’Eglise, qui, le Duc mort, profita de ses peines.
Le Pape Jules II étant élu après la mort d’Alexandre, trouva l’Eglise fort élevée par l’augmentation de toute la Romagne et par l’extinction des Barons de Rome ; de plus, il trouva encore les moyens tout disposés pour amasser des finances, ce qu’Alexandre n’avait pu faire. Mais Jules le fit fort bien, et alla même encore plus loin, de sorte qu’il forma le dessein de conquérir Bologne, de détruire les Vénitiens et de chasser les Français d’Italie ; et tout cela lui réussit, avec d’autant plus de gloire pour lui qu’il n’eût en vue que la grandeur de l’Eglise, sans penser à élever aucun particulier. Il retint encore les Colonna et les Orsini dans l’état où son prédécesseur les avait réduit ; et quoiqu’il y eût entre eux quelque disposition à de nouvelles discordes, néanmoins deux choses les retinrent toujours dans le devoir : l’une fut la puissance de l’Eglise qui les effrayant ; l’autre venait de ce qu’il n’y avait plus de Cardinaux dans leurs maisons, ce qui, d’ordinaire, était la cause de leurs brouilleries ; car, tant que ces factions auront des cardinaux, elles ne seront jamais en repos : en effet, ceux-ci fomentent les animosités au-dehors et dans Rome, et les Barons sont obligés de les soutenir : de sorte que l’ambition des Prélats est la cause des querelles sanglantes des Barons.
Sa Sainteté le Pape Léon X à donc trouvé, lorsqu’Elle vint au pouvoir, le Pontificat dans sa plus grande puissance. Mais, si Alexandre et Jules l’ont élever si haut par la force des armes, Sa Sainteté Léon X le rendra très glorieux et très vénérable par sa bonté, et par toutes les grandes qualités dont Elle est ornée.

Fin chapitre 11

Jean UWIZEYE

Print Friendly, PDF & Email
Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail this to someone

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *