LE PRINCE DE NICOLAS MACHIAVEL: CHAPITRE 3 PARTIE 2

LE PRINCE DE NICOLAS MACHIAVEL
  • Views 1564
  • Rating 12345

Les Romains ne manquèrent jamais à la pratique de ces règles : dès qu’ils avaient conquis un pays, ils y envoyaient des colonies ; ils vécurent en bonne intelligence avec les voisins les plus faibles SANS LAISSER AUGMENTER LEURS FORCES, ILS ABAISSERENT LES PLUS PUISSANTS DE CES VOISINS ; ET ILS EMPÊCHÈRENT TOUJOURS QU’AUCUN ÉTRANGER NE PRÎT PIED DANS CES PAYS-LÀ. Je ne prendrai que la Grèce pour me servir d’exemple. Ne sait-on que les Romains firent amitié avec les Achéens et les Etoliens ; qu’ils abaissèrent le Royaume de Macédoine ; et qu’ils chassèrent Antiochus hors de ces provinces. Quelques services qu’ils eussent reçus des Achéens et des Etoliens, ils ne leur permirent jamais de s’accroître : et quelques prières que leur adressât Philippe, ils ne voulurent jamais lui accorder leur amitié, qu’ils ne l’eussent abaissé : enfin, quelque grand que fût le pouvoir d’Antiochus, jamais ils ne voulurent consentir à le laisser maître d’un seul pouce de terre dans la Grèce.

Les Romains firent dans cette occasion tout ce qu’un conquérant sage doit toujours pratiquer. Il ne faut pas avoir en vue seulement les désordres présents, mais il faut encore prévenir ceux que l’avenir peut faire naître : car quand on prend ses mesures de loin, les remèdes se trouvent aisément ; mais si vous tardez trop, le mal devient incurable par sa malignité et par la profondeur des racines qu’il a jetées. L’on peut dire, en politique, ce que les médecins disent de la phtisie, que c’est un mal, dans les commencements, bien aisé à guérir et malaisé à connaître ; mais que si on lui laisse prendre racine sans s’appliquer à la traiter, elle devient dans la suite très aisé à connaître et très malaisée à guérir. Disons de même, dans la politique, que Lorsqu’on prévoit les maux de loin, on les guérit aisément ; mais que pour les bien connaître il faut avoir bien de la pénétration et bien de la prudence ; qu’au contraire, si on les laisse croître jusqu’au point que chacun les connaisse, alors personne ne les peut guérir. Ainsi les Romains, découvrant les maux de loin, ne manquaient jamais d’y appliquer les remèdes nécessaires, et ils ne les négligèrent jamais pour éviter une guerre, sachant bien que qui la veut éviter ne fait que la différer à l’avantage de son ennemi : ils résolurent donc de faire la guerre à Philippe et à Antiochus dans la Grèce même, afin de n’être pas obligés de la soutenir un jour dans l’Italie ; ils pouvaient pourtant bien, alors, éviter cette guerre, mais ils s’en donnèrent bien garde, abhorrant cette maxime que nos grands politiques d’aujourd’hui ont sans cesse à la bouche : Jouir des bénéfices du temps. Mais les Romains, ne s’endormant jamais sur une tranquillité apparente, ne reconnaissaient point d’autres avantages que ceux qu’ils pouvaient tirer de leur prudence et de leur valeur, parce que le temps amène toutes choses, le bien comme le mal, et le mal comme le bien.

Mais revenons à la France, et voyons si elle a observé quelqu’une des règles dont nous avons parlé. Je ne dirai rien de Charles VIII, m’attachant seulement à Louis XII, parce que, comme il a régné plus longtemps en Italie, il a été plus aisé d’observer ses démarches et sa conduite. Or, vous verrez que ce Prince a fait justement le contraire de ce qu’il fallait faire pour conserver un pays si différent de son ancien patrimoine. D’abord, Louis XII fut introduit en Italie par l’ambition des Vénitiens qui crurent pouvoir gagner la moitié de la Lombardie par la venue des Français. Je ne blâme point d’amis, et dont, au contraire, la conduite de son prédécesseur lui avait fermé toutes les avenues, il fut contraint de prendre pour amis ceux qu’il trouva. C’était une prudence qui lui aurait été avantageuse s’il n’eût pas commis d’autres erreurs. Car sitôt qu’il eut conquis la Lombardie, il regagna bien vite la réputation que Charles VIII avait perdue. Gênes rentra sous le joug ; les Florentins redevinrent amis du Roi. Le Marquis de Mantoue, le Duc de Ferrare, les Bentivogli, la Dame de Forli, les seigneurs de Faenza, de Pesaro, de Rimini, de Pise et de Sienne ; en un mot, tout les petits États, plièrent sous ce nouveau conquérant. Alors les Vénitiens virent bien la folie qu’ils avaient faite de rendre le Roi maître des deux tiers de l’Italie, pour satisfaire la passion qu’ils avaient de s’emparer de deux places en Lombardie.

Il est aisé de voir, après cela, combien facilement Louis XII pouvait se maintenir dans ces nouvelles conquêtes, s’il eût voulu observer les règles précédentes, et protéger tous ses amis qui étaient obligés de lui être toujours attachés fidèlement, parce qu’ils étaient en grand nombre, faibles, et qu’ils redoutaient ou l’Église, ou les Vénitiens. Avec tant d’alliés, le Roi était en état de mettre à la raison ce qu’il y avait de plus puissant en Italie. Mais il ne fut pas plutôt maître de Milan, qu’il fit tout le contraire, donnant du secours au Pape Alexandre VI pour lui faire Conquérir la Romagne : et il ne voyait pas que par cette conduite, il s’affaiblissait lui-même, en perdant ses amis et ceux qui s’étaient jetés dans ses bras, et qu’il augmentait le pouvoir de l’Église, en ajoutant un si grand temporel à une puissance spirituelle qui n’était déjà que trop grande. Or, dès qu’il eut fait ce faux pas, il fut obligé de continuer ; jusqu’à ce que fin, voyant que le Pape ne bornait point son ambition mais voulait encore s’emparer de la Toscane, le Roi se vît contraint de revenir en Italie. Non content d’avoir augmenté le pouvoir de l’Église, et perdu ses amis, il partagea encore le Royaume de Naples avec les Espagnols ; et après avoir été l’arbitre de l’Italie, il y laissa entrer un concurrent qui était propre à réunir tous les ambitieux et tous ceux qui n’aimaient pas les Français. Au lieu donc de laisser dans ce Royaume un Prince qui lui fût tributaire, il aima mieux l’en chasser, afin d’en mettre un autre qui pût l’en chasser à son tour.
Véritablement, il est naturel et ordinaire de souhaiter faire des conquêtes : et toutes les fois qu’on fera ce qu’on pourra dans ce but, bien loin d’attirer le blâme sur sa conduite, on en acquerra de la gloire. Mais lorsque n’étant pas en état de faire les choses, on ne laisse pas de les entreprendre, c’est une faute qui vous couvre de honte. Si donc les Français étaient en état de conquérir le Royaume de Naples, c’étaient bien fait à eux d’entreprendre cette conquête ; mais si leurs forces n’étaient pas suffisantes pour cela, ils ne devaient point partager le Royaume. Il est vrai qu’ils agirent prudemment en partageant la Lombardie avec les Vénitiens, parce que c’était le seul moyen qu’ils eussent de mettre le pied en Italie ; mais en partageant le Royaume de Naples avec le Roi d’Espagne, ils firent une faute, parce que rien ne les obligeait à ce partage.

Louis XII fit donc cinq fautes en Italie. La première fut de laisser détruire les petits Princes ; la seconde, d’augmenter une puissance qui était déjà trop grande ; la troisième, d’avoir introduit dans le pays un Prince étranger très puissant ; la quatrième, de n’être pas venu faire sa résidence dans ses nouvelles conquêtes ; et la dernière faute fut de n’y avoir point établi des colonies. Ces cinq fautes pouvaient pourtant n’être pas d’un grand préjudice à ce Monarque pendant sa vie, s’il n’en eût pas fait une sixième en dépouillant les Vénitiens. Il est vrai que s’il n’eût point augmenté la grandeur du Pape, ni introduit les Espagnols en Italie, il eût été raisonnable d’abaisser la République de Venise ; mais après avoir fait les deux premiers faux pas, il ne devait jamais ruiner cette République : parce que, restant puissante, elle aurait toujours été en garde contre ceux qui en eussent voulu à la Lombardie, et les Vénitiens n’eussent jamais souffert qu’elle pût tomber dans d’autres mais que les leurs. D’ailleurs, personne n’avait intérêt à chasser les français pour y mettre les Vénitiens ; et il n’y avait point de Prince qui eût osé en entreprendre la conquête en attaquants ces deux puissances.
Si quelqu’un nous voulait dire ici que le Roi de France donna au Pape la Romagne, et aux Espagnols le Royaume de Naples, afin d’éviter une guerre ; je lui répondrai comme je l’ai déjà fait : Qu’il ne faut jamais donner naissance à de grands désordres pour se mettre à couvert de la guerre : car bien loin de l’éviter, vous ne faites que la différer à votre préjudice. Si d’autres m’allèguent que le Roi voulait tenir la parole qu’il avait donné au Pape de le rendre maître de la Romagne, pour le remercier de ce qu’il avait fait pour lui en le dispensant de tout obstacle à son mariage et en donnant le chapeau à l’archevêque de Rouen, je répondrai à cette objection dans le chapitre où je traiterai de la foi des Princes et de la manière dont ils la doivent garder.
Louis XII a donc perdu la Lombardie, pour n’avoir suivi aucune des règles qui sont observées par ceux qui veulent se maintenir dans leurs conquêtes. Rien n’est moins miraculeux ; et j’en dis bien mon sentiment au Cardinal, lorsque j’étais à Nantes avec lui, dans le temps que le Valentinois (c’est ainsi qu’on appelait vulgairement César Borgia, fils naturel du Pape Alexandre) occupait la Romagne : car ce Cardinal me disant que les Italiens ne savaient ce que c’était que la guerre, je lui répondis que les Français n’entendaient rien à la politique, parce que s’ils eussent bien su ce que c’était, ils n’auraient jamais souffert que l’Église fût devenu si puissante. L’expérience a fait voir que la France seule avait rendu le Pape et les Espagnols puissants en Italie : et les Français eux-mêmes n’ont été ruinés que par ceux qu’ils avaient élevés. Il faut tirer de là une maxime de politique qui n’est presque jamais fausse : C’est qu’un Prince qui en élève un autre, se ruine lui-même. En effet, cette nouvelle puissance est le produit de l’adresse ou de la force, et l’une et l’autre de ces deux qualités doivent être suspectes à celui qui est puissant.

Fin chapitre 3.

Jean UWIZEYE

Print Friendly, PDF & Email
Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail this to someone

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *